Université : la foire à l’embauche, par François Clément
LE MONDE | 26.06.07 |
“Mai le joli mai, le mois des commissions de spécialistes. L’université recrute ses professeurs et ses maîtres de conférences. En juin, les jeux sont faits. Ici l’on pleure, ici l’on rit. Candides candidats, si vous saviez… Par bonheur, il existe des commissions où l’on travaille de façon honnête, impartiale, au mérite, en cherchant à résoudre l’impossible équation entre le profil d’un poste et celui d’une personne qu’on ne connaît pas, qu’on découvre d’abord sous la forme d’un dossier de candidature, puis durant la “foire aux bestiaux” (qui porte le nom d’audition), cet exercice rituel comme l’université les aime : quinzeminutes de parade pour la bête de concours et quinze de tripotage pour nous autres, les maquignons.

Mettez-vous à notre place : cette personne devant nous, c’est-à-dire vous, qui avez deux petits quarts d’heure pour vendre votre peau, que nous intimidons, nous les quinzeinconnus qui vous dévisageons (bien évidemment, il ne nous vient jamais à l’esprit de nous présenter), comment savoir ce qu’elle a dans le ventre? Ah oui, les rapporteurs l’ont dit, et vous l’avez redit dans votre boniment, vous êtes titulaire d’une thèse compostée à l’automate THF (Très honorable avec les félicitations du jury) et vous avez publié quelques articles, forcément des travaux de jeunesse puisque vous êtes jeune… Mais comment savoir si vous ferez l’affaire? Tout recrutement est un pari, car ce fameux profil tient de la carpe et du lapin : une chimère. Vous serez donc spécialiste de ceci (pour notre équipe de recherche) et en même temps de cela (pour les besoins de l’enseignement). Vous assurerez la préparation à l’agrégation (sur la nouvelle question, bien sûr; vous vous “taperez” les deux cours de masse (CM) de première année : 600copies par session, à raison de deux semestres et de deux sessions par semestre, ça fait 2400copies, sans compter l’ordinaire). Recherche, enseignement, et quelques tâches administratives.
Ainsi va notre quotidien, ainsi ira le vôtre. Et, voyez, nous sommes néanmoins capables de former de bons éléments, tels que vous, et de publier dans les revues internationales. Ne vous plaignez donc pas. Nous pourrions vous tirer à la courte paille, ou procéder comme dans les jeux d’enfants : plouf, plouf, ce-se-ra-toi… Où est le mal, d’ailleurs, du moment que la commission respecte l’égalité de traitement? Mais voilà, comment le dire, la perfection n’étant pas de ce monde, il faut compter avec les petits malins, les stratèges, les pêcheurs en eau trouble, les sournois, les anguilles, les sicaires, les moisis, les imbus du nombril, les après-moi-le-déluge, les timbrés, les jaloux – non, pas vous– nous, les membres de la commission! Alors, l’adéquation entre votre candidature et le profil du poste, vous pensez que ça se discute… Surtout lorsqu’il faut caser le poulain de Dupont. Ou le flinguer, parce que Dupont a fait le coup l’an passé à Durand et que le soutien de Durand est indispensable pour faire passer la pouliche de Dubois l’an prochain… Mais vous qui piétinez à la porte, ne perdez pas espoir. Vous avez une chance. La preuve? Lisez la suite. Tout y est authentique. Ici, on recrute sur un poste de langue étrangère une personne (très sympathique) qui présente l’intéressante particularité… de ne pas connaître la langue en question. Le petit personnel, nos (très utiles) vacataires, s’occupera fort bien du ménage (les cours de langue). Là, c’est une historienne qu’on parachute sur un poste de langue (oui, certaines langues sont bonnes filles en ce moment). Pas de problème, non plus, elle, au moins, en sait suffisamment pour assurer l’initiation. Quant au reste, grammaire, langue de spécialité, analyse littéraire, traduction technique, oral, tous ces trucs de linguistes, quelle idée d’embêter les étudiants avec ça! La valetaille y pourvoira.
Ailleurs, la commission a carrément fait tilt : concours infructueux. Les billes n’étaient-elles pas bonnes? Non, il y avait d’excellents candidats. Mais on dit que trois caciques ont décidé de régler leurs comptes; ou que M. le professeur X de l’université Y venant passer six mois en France, il faut trouver le support budgétaire; ou que… Il y a toujours une raison.
Voulez-vous que nous parlions du clanisme? Dommage, c’est parfois aussi rigolo que les histoires des O’Timmins et des O’Hara. Ou du népotisme? À ce propos, un conseil : ne vous mariez pas, ne vous pacsez pas, restez dans le concubinage et veillez à déclarer des domiciles séparés. Ainsi madame, membre de la commission, pourra participer au recrutement de monsieur, dont rien n’établit, juridiquement, qu’il a le moindre lien avec elle. Faut-il également dresser la liste des innombrables “irrégularités” de procédure? Le ministère s’en inquiète tous les ans, mais il n’a pas compris : nous connaissons parfaitement la règlementation. Ou recenser les cas de complète illégalité? Par exemple, cette commission dont l’un des membres ne possède aucun des titres requis pour en faire partie. Mais, chut, nous avons notre code de l’honneur, nous autres : le linge sale se lave en famille (le mieux, d’ailleurs, étant de ne pas le laver).
Allons, rassurez-vous, de telles pratiques sont marginales, nos commissions travaillent avec conscience, on ne le répètera jamais assez. Ou alors, il s’agit d’un banal incident, comme il en arrive à tout le monde dans la vie. Vous vous rappelez la scène? Vous poireautez dans le couloir, debout à tour de rôle parce qu’il n’y a qu’une malheureuse chaise pour quatre. Soudain, vacarme : la porte de la salle explose, le professeur Machin surgit, blême, tremblant, s’en va, une main referme la porte. Et puis voilà, plus rien, le calme est revenu. Nous vous le disions : un banal incident de parcours.
La prochaine fois, nous vous raconterons les commissions du CNU (Conseil national des universités). Pour l’heure, future ou futur “Cher(e) collègue”, réjouissez-vous d’avoir pu concourir. Et laissez-nous jouer. Avec l’autonomie des universités, vous allez voir, nous allons bien nous amuser.“
François Clément, enseignant-chercheur, membre titulaire des commissions de spécialistes
Bravo, pour ce pavé dans la mare.
Il est tant de faire quelque chose ! Les gens qui dans les commissions sont les plus inhumains, qui font passer l’intérêt politique (surtout l’intérêt de leur laboratoire et donc leur propre intérêt), bien avant les considérations d’équité, de transparence et d’honnêteté, sont aussi, bien souvent, ceux qui sont trop vieux pour avoir subit ces traitements.
En effet, en remontant 30 ou 40 ans en arrière, les gens entraient dans la recherche sitôt qu’ils avaient le niveau d’étude et encore ! On venait chercher certains dès la maîtrise : Dans le bureau du boss, c’était : ” ça te dirait d’enseigner ? Bon, eh bien signe là, tu as le concours”. Il y avait besoin d’enseignants-chercheurs, alors la sélection…
Aujourd’hui dans les commissions, il y a aussi ceux qui en ont tellement bavé… qu’ils sont heureux de voir les autres à leur place, par sadisme.
Alors, il est tant d’arrêter ça. La nouvelle génération de chercheur doit penser davantage que ces gens en face de nous, sont comme nous, ils ont tous (ou presque) les qualités nécessaires pour être nos collègues, et s’ils n’y arrivent pas, c’est qu’ils n’ont pas encore eu la chance d’être au bon endroit, au bon moment.
Et l’hypocrisie suprême ne peut plus durer : on profite allègrement de la corvéabilité des ces non-statutaires, on les exploite autant qu’on peut, on les paye une misère pour des stages d’un ou deux ans, de post-doc en post-doc ! Ils bossent parfois, soirs et week-end, peuvent passer plus de temps au laboratoire que chez eux … et tout ça sous prétexte qu’il faut être motivé pour réussir dans la recherche. En réalité, tout le monde sait bien que celui qui ne fait pas ce qu’on lui dit, qui ne veut pas rentrer dans ce système, n’aura pas de poste, ni dans ce labo, ni dans beaucoup d’autres. Alors que s’il continue, il a la promesse incertaine et illusoire qu’un jour, on ne sait jamais quand, un poste pourrait bien s’ouvrir pour lui… Pendant ce temps, les labos bénéficient d’une main d’oeuvre à très bas prix, hyper qualifiée et renouvelable à l’infini… qui permet aux statutaires de bosser le moins possible, à présent qu’ils sont fonctionnaires à vie.
Au final, pour avoir un poste de statutaire, on le sait bien au fond, rien ne sert d’avoir travaillé beaucoup et très bien, il faut avoir :
- des relations politiques haut placées dans les commissions
- les mêmes qualités de présentation qu’à la Star-ac
- beaucoup de chance
Ceci peut intéresser : http://legizmoblog.blogspot.com/2007/06/le-recrutement-des-universitaires-vici.html
le localisme… une petite anecdote personnelle et vécue permettra d’en illustrer les subtilités.
Alors qu’il y avait un poste dans ma faculté d’origine, je n’ai pas été recruté. Jusqu’ici tout va bien, cela arrive (je tais les raisons inavouables de cet échec, pour ne pas retrouver mon vieil ami ulcère et pour tenir éloignées ma boîte d’antidépresseurs et ma bouteille de whisky).
Là où le bât blesse, c’est qu’au premier tour de recrutement, les commissions de spécialistes (CS) savaient qu’il y avait un poste dans ma fac d’origine et que j’opterais pour celui-ci si j’avais le choix. En clair: le localisme étant la “règle”, les candidats qui sont susceptibles d’obtenir un poste dans leur fac d’origine sont implicitement défavorisés ailleurs. Ainsi, lorsque j’ai été classé, je ne l’ai jamais été en rang utile (3, 4 ou 5ème) et des membres de CS m’ont clairement indiqué qu’une des raisons de ce choix (pas la seule bien entendu) était le peu de chances que j’honore un meilleur classement. Bref, à la fin du premier tour: pas de poste.
Arrive le second tour: et une question implicite mais omniprésente de la part des CS: pourquoi ce garçon n’a-t-il pas été recruté dans sa fac d’origine? n’y aurait-il pas quelque chose de tordu chez lui? Bref: l’effet pervers du localisme…
Cependant subtilité: le localisme itinérant; j’ai été recruté dans par une CS dont ma directrice de thèse était membre (hum…). Pour info, c’est très loin de chez moi et je ne peux pas déménager pour raisons familiales. Bref, à la fin du mois, frais de transport et d’hébergement déduits, je me dis que ma vie de chômeur en fin de thèse valait plus le coup, intellectuellement, physiquement, psychologiquement et financièrement.
Bref, comprenez bien que, dans ma situation personnelle, le localisme laisse rêveur. Cela dit, d’un cas particulier, il ne faut point faire de généralités. Mais j’ai tout de même l’impression qu’il y a beaucoup de cas particuliers dans nos facultés…
PS: pardonnez cet anonymat peu glorieux.
Ce genre d’aberration est relativement fréquent tant les modes de recrutements ne reposent pas sur des critères objectifs mais sur des choix subjectifs et arbitraires des commissions de spécialistes.
Il est peu probable que la loi sur l’autonomie améliore les choses.
Un regard convergent sur le recrutement par un “pistonné”
http://coulmont.com/blog/2007/09/30/la-demission-de-xavier-dunezat/
La seconde session de recrutement est comme la première : elle ne fonctionne que par le piston.
Pour que l’égalité républicaine ne soit plus un vain mot dans la fonction publique il faut une véritable révolution culturelle.
Pour cela, ce n’est pas la discrimination positive qu’il faut promouvoir mais bien au contraire une lutte contre la discrimination positive de fait qu’est le piston, le réseau, etc.
Aucun parti politique ne semble vouloir aller dans ce sens (il est vrai que le parti politique est à lui seul un véritable réseau).
Le Doyen de la Faculté de droit de Lyon 3 a fait savoir par écrit (lettre circulaire envoyée le 20/03/08 aux doyens des facultés de droit) que cette faculté (qui a mis au mouvement deux emplois de maître de conférences en 02) “a des besoins impérieux en Finances publiques et Fiscalité”.
Il conclut cette lettre en indiquant que “la Section de Droit public considérerait avec bienveillance les demandes (de mutation ou de première affectation) dans ces disciplines”.
Les personnes intéressées peuvent contacter MM. Debard et Albert :
ThierryDebard@aol.com
jeanluc.albert@neuf.fr
Pour info, une lecture qui nourrira la réflexion sur le recrutement:
http://www.laviedesidees.fr:80/Le-localisme-dans-le-monde.html
Moi je suis Maitre de Conferences depuis 4ans et je considere que le systeme est a bout de souffle.
Certains collegues ne font pas grand choses et manquent cruellement de dynamisme. Le fonctionnariat, l’emploi a vie est un point qu’il faut erradiquer de la societe francasise. C’est vrai que les laboratoires vivent de main d’oeuvre hautement qualifiee et bon marche via les thesards et les post-docs. Je ne parle meme pas des stagiaires que l’on met dans un placard en les payant a coup de lance pierre.
Il serait temps de faire une reelle evalution des personnels de recherches et de l’efficacite associee. Il faut aussi virer les comissions de specialistes. Moi dans mon etablissement il y a des gens dans la CS qui ont zero productivite en recherche et ils se permettent de juger la personne qu’il faut prendre au concours.
Bref vous aurez compris mon point de vue.
Ce concours est de la supercherie. Il est temps de le supprimer et de mettre en place un mode de fonctionnement comme aux USA par exemple.
Mais les Commissions de spécialistes, ça n’existe plus, mon cher… Il faut sortir des affres de son recrutement!
Frederik,
Informe-toi un minimum : les commissions de spécialistes n’existent plus.
Par ailleurs, le système anglo-saxon te plaît tant que ça, vas-y donc enseigner !
La contractualisation à outrance et les évaluations individuelles portent atteinte à l’indépendance des enseignants-chercheurs et ne sont pas propices à la sérénité nécessaire à un travail de qualité.
Qui va évaluer les personnels ? Les profs ? Des bureaucrates de l’Etat.
Qu’est-ce que ce concept ridicule que la “productivité de la recherche” ? Comment veux-tu mesurer la “productivité” d’un juriste ? A travers la quantité de publications ? A travers leur qualité ? Et dans cette dernière hypothèse, qui en jugera ?
Par ailleurs, il n’y a pas que l’activité de recherche, il y a aussi celle d’enseignement. Or la qualité de l’enseignement, le dévouement pédagogique ne sont pas susceptibles d’évaluations. Et d’expérience, il n’est pas rare que ce soit ceux qui publient le plus qui sont le moins motivés ou le moins capables de dispenser un enseignement de qualité.
Il y a des exemples célèbres cités sur ce blog (mais les noms des intéressés ont été biffés).
Impossible d’éditer les posts.
J’ai voulu dire que la question de l’évaluation des publications était insoluble : si on la donne à des représentants de l’administration centrale, comme ça se passe en Angleterre, les dérives risquent d’être flagrantes.
Sinon, je ne vois pas à qui donner le pouvoir de procéder à cette évaluation : ce ne sont pas les professeurs et les autres maîtres de conférences qui vont le faire.
Ma dernière phrase voulait dire : il existe des exemples célèbres d’enseignants qui ont beaucoup publié et qui ne s’intéressaient guère à la pédagogie, voire pas du tout. Ce ne sont pas nécessairement ceux qui ont rendu les meilleurs services à l’Université.